L’Affichisme (branche du Nouveau Réalisme)

ROTELLA – VILLEGLE – HAINS – DUFRENE

Après la seconde guerre mondiale, la révolution économique européenne des trente glorieuses va bouleverser les habitudes et les comportements des populations et les mener à la société de consommation. Dans tous les milieux, elles se tournent vers le progrès, l’accessibilité, et l’abondance. Le monde artistique n’y échappe pas, la publicité envahit les murs…

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C’est à partir des années 60, aux Etats Unis comme en Europe que la figuration renaît, respectivement dans le Pop Art et dans le Nouveau Réalisme. Pour certains artistes, l’art se trouve dans la rue, comme pour Raymond Hains et ses compagnons affichistes ou plutôt « décollagistes ». Leur activité ? Lacérer des affiches, créer une oeuvre d’art en travaillant le matériau dégradé, en palpant un nouvel élément tangible de la société. Selon leurs paroles, le mouvement n’aura duré qu’un an mais paradoxalement, cette pratique, instaurée comme une des multiples formes du Nouveau Réalisme, existe depuis l’invention des panneaux jusqu’à aujourd’hui. Un des enjeux principaux de ce courant artistique a été la question de la récupération des déchets et dans ce cas là, d’affiches délabrées. A l’inverse du Pop Art américain qui concentre son travail sur la reproduction et la stylisation des produits de consommation, l’affichisme s’approprie les objets de manière unique. Dans la pensée de Villeglé, une affiche déchirée par un passant devait être exposée car on pouvait y trouver son humeur, ses goûts. On peut si demander si l’affiche reflète en effet le tempérament d’une ville en perdant son caractère informatif et en acquérant le statut d’oeuvre d’art. Comme Villeglé, voyons-nous ces images déconstruites, devenir oeuvre par la beauté poétique qu’elles dégagent ou au contraire, ne peut on pas y voir une nouvelle information s’établir, plus négative, exprimant une inévitable mélancolie d’après guerre ?

En France, des compositions géantes renvoient aux nouveaux paysages urbains et à la société industrielle. Dans le caractère instantané de l’affichisme, des motifs abstraits, aléatoires et lyriques apparaissent, à côté, une réalité plastique se dévoile. Pour Villeglé, la sous-information culturelle de l’après guerre a été à l’origine de sa pensée sur l’affichisme: « L’absence (…) de toute idée préconçue, devait devenir, (…) universellement, une inépuisable source d’art, d’un art digne des musées. » Son lyrisme abstrait, il le cherche dans les déchirures, il tente de trouver les bonnes combinaisons, celles qui ont un intérêt poétique. Pour cela, Villeglé construit son oeuvre principalement par le cadrage.

Rues Desprez et Vercingétorix – “La Femme”, 1966 – Jacques Villeglé

Parmi les quatre affichistes du groupe, Dufrêne, le plus jeune, apporte un lyrisme encore plus fort. Poète et lettriste à ses débuts, la poésie est un domaine qu’il maîtrise. Avant de fonder le mouvement des nouveaux réalistes avec ses amis, il explore l’envers des affiches lacérées par les passants c’est-à-dire qu’il va retirer des morceaux d’affiches qui se superposent en plusieurs couches, et va révéler des mots, des lettres, gratter jusqu’à la surface, exposer les « dessous » de l’oeuvre. Dans une de ses toiles La demi-soeur de l’inconnue (1961), nous pouvons admirer le caractère illisible et indéchiffrable de l’oeuvre. On distingue une sorte de main à moitié mutilée qui semble arracher le mur, quelques « E » collés à l’envers sont visibles et représentent surement les indices de sa démarche particulière. Son approche poétique du langage participe au souhait de montrer une réalité tragique sous jacente de la modernité.

Si dans l’affichisme, la dimension poétique a une part importante, ce mouvement sert aussi de support aux engagements politiques.

C’est le cas pour Villeglé, Rotella et Hains, et on peut voir cette approche militante par la formation d’un « groupe semi-clandestin » (comme l’écrit Alain Jouffroy) en 1954 de ces artistes. Ils vont d’ailleurs signer le « Manifeste du nouveau réalisme » de Restany en 1960. Pour Rotella : « Arracher les affiches des murs est la seule compensation, l’unique moyen de protester contre une société qui a perdu le goût du changement et des transformations fabuleuses. » C’est en faisant apparaître des formes imprévisibles qu’il met en scène la violence et les apparences de la vie urbaine. Rotella veut extraire ses pulsions et former des agressivités picturales sur les affiches montrant ainsi sa curiosité pour le lyrisme de la déchirure.

Enfin, bien sûr, il y a eu Hains. Au delà de l’affiche, ce qui compte pour lui c’est le support, les palissades sur lesquelles il ne restent que des fragments d’affiches, des images sombres, en lambeaux, éclatées, des mots non identifiables mais autrefois scandés. Il va s’approprier l’objet pour remettre en cause les cadres traditionnels de l’art, car il a compris qu’avec le changement des activités humaines d’après-guerre, l’art n’est plus un terrain élitiste. L’art s’affranchit, il est distribué en série et devient le nouvel outil de commerce. C’est se qui pousse de nombreux artistes à repenser le statut de la pratique artistique. En 1961, Hains expose les vingt affiches de « La France déchirée » qui retracent la dernière décennie du pays, entre tempête de la guerre d’Algérie et bouillonnement politique avec le général De Gaulle. Les affiches témoignent de ces années de drames et de fureur tout en conservant leur sobriété. C’est peut-être en ça qu’il montre tout son talent car Hains, même dans l’engagement n’a jamais pris parti, il était « citoyen du monde ». Cette série est comme le miroir de son maître. En surface, l’oeuvre et l’homme sont neutres mais en profondeur, les deux sont envahis.

Pour conclure, il est important de savoir que l’affichisme a été une étape considérable pour ces artistes qui se sont ensuite tournés (ou retournés) vers d’autres moyens d’expressions. A Dufrêne la poésie, à Hains la photographie, à Rotella la peinture et à Villeglé le graffiti. Au sein du mouvement qu’ils ont utilisé chacun à leur manière, tous reconnaissaient que les phénomènes sociaux de l’époque possédaient des éléments artistiques exploitables. Enfin, le danger était le même que pour les surréalistes : Si l’art qui sert la politique s’y assujetti, alors pouvait-on faire de l’affichisme un moyen de pression sans perdre la distinction d’oeuvre d’art ? Cela pose le problème de l’existence d’un art engagé qui existerait pour servir les idéaux d’une politique mais aussi pour officialiser le statut d’art auquel il appartient. Au final il y a toujours une sorte de domination de l’un sur l’autre mais quelle est la plus pertinente ? L’art politique ? Ou la politique artistique ?

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